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Starlink au Maghreb : où en est-on en Tunisie, au Maroc et en Algérie ?

Tandis que Starlink s’étend dans pas moins de 25 pays africains, le Maghreb reste l’angle mort de la constellation d’Elon Musk. Entre précommandes tunisiennes sans licence, négociations marocaines au ralenti et stratégie souveraine algérienne, chaque pays emprunte sa propre voie face au géant spatial américain.

L’ironie est frappante : alors que SpaceX vient d’ajouter le Sénégal à sa carte africaine le 30 janvier dernier, portant le total à un quart des pays du continent, les trois poids lourds du Maghreb brillent encore par leur absence. Pourtant, les enjeux ne manquent pas. Entre zones rurales mal desservies et ambitions de souveraineté numérique, chaque capitale jongle avec ses propres contraintes pour apprivoiser (ou rejeter) la technologie satellite d’Elon Musk.

Tunisie : précommandes lancées, mais licence au point mort

La Tunisie fait figure de bon élève dans cette course. Depuis février 2026, les précommandes sont officiellement ouvertes sur starlink.com avec un acompte symbolique de 9 dollars (remboursable et déductible du prix final). Le pays apparaît désormais en « disponible dès 2026 » sur la carte mondiale de SpaceX, un changement de statut intervenu fin janvier.

Attention cela dit : aucune licence officielle n’a été accordée par l’Instance nationale des télécommunications de Tunisie (INTT). La démarche de SpaceX, entamée dès janvier 2023, traîne en longueur depuis trois ans maintenant. Les autorités tunisiennes ont pourtant fait leurs devoirs. En juillet 2023, le ministre des TIC Nizar Ben Neji s’était rendu aux États-Unis, et SpaceX avait envoyé trois kits d’antennes pour des tests. Résultats probants : 92 Mbps en téléchargement et plus de 11 Mbps en montant, mesurés à Tunis, Ariana et Gabès en octobre 2023.

Mais voilà le hic : l’INTT propose deux options que Starlink « rejette fermement ». Soit installer une station de réception au sol, soit router le trafic via un point de présence IP local. SpaceX refuse catégoriquement d’opérer sous la marque d’un opérateur local (Tunisie Telecom, Ooredoo ou Orange pourraient techniquement commercialiser le service sous leurs licences fixes existantes).

Le blocage va plus loin. La politique de confidentialité de Starlink, mise à jour le 15 janvier 2026, autorise désormais l’utilisation des données clients pour « entraîner des modèles IA ». Traduction : les données des futurs abonnés tunisiens pourraient alimenter Grok, le chatbot de xAI d’Elon Musk. Une perspective qui n’enchante guère les autorités, soucieuses de souveraineté numérique. L’étude de faisabilité recommande d’ailleurs d’octroyer des licences LEO à au moins deux opérateurs simultanément, limitées à cinq ans (histoire de garder un œil sur l’affaire).

Les projections n’en restent pas moins alléchantes : 10 000 abonnés à court terme, 300 000 d’ici 2030. De quoi faire réfléchir face aux trois dates déjà ratées (2023, puis 2025, puis 2026).

Maroc : une filiale à Casablanca mais rien d’acté

Le Maroc joue plus finement. L’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT) envisageait dès fin 2024 d’octroyer des autorisations à la fois à Starlink ET à OneWeb, histoire d’éviter un monopole SpaceX. Une double licence qui devait se concrétiser en 2025, mais qui se fait toujours attendre un an plus tard.

SpaceX a d’ailleurs entamé les démarches administratives pour créer une filiale à Casablanca (attention, c’est purement administratif pour l’instant, pas d’infrastructure opérationnelle). Les négociations se concentrent particulièrement sur les Provinces du Sud, ce fameux Sahara occidental. Le projet est directement supervisé par le Premier ministre Aziz Akhannouch en coordination avec le cabinet royal. La dimension géopolitique n’échappe à personne : cela s’inscrit dans l’alignement avec la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur ces territoires.

Reste que trois obstacles de taille freinent encore le processus. D’abord, le risque de déstabilisation économique pour les trois opérateurs locaux (Maroc Telecom, Orange et Inwi). Ensuite, la complexité juridique d’un service extraterritorial sans infrastructure locale. Enfin, les préoccupations sécuritaires liées à l’accès étranger direct au spectre radio.

Les prix estimés circulent déjà dans la presse locale : environ 6 500 dirhams pour le kit (~650 dollars) et 1 100 dirhams par mois (~110 dollars) pour l’abonnement. Soit des tarifs sensiblement plus élevés qu’au Nigeria (kit à 407 dollars, abonnement à 39 dollars mensuels) ou au Kenya (kit à 386 dollars, forfait entre 10 et 50 dollars par mois). Attention tout de même : ces chiffres ne sont pas confirmés officiellement. Comme le rappelait Barlamantoday en décembre 2024, « le déploiement de Starlink au Maroc n’a PAS encore été acté ».

Algérie : la voie souveraine avec Alcomsat

L’Algérie fait cavalier seul. Le pays n’apparaît même pas sur la carte Starlink, aucune précommande n’est possible, et les autorités n’ont engagé aucune discussion publique avec SpaceX. Mieux (ou pire, c’est selon) : le roaming Starlink serait purement et simplement bloqué sur le territoire.

À la place, Alger mise tout sur sa stratégie souveraine. Le ministre Sid Ali Zerrouki appelle régulièrement à « l’exploitation optimale stratégique » d’Alcomsat-1, le satellite national lancé en décembre 2017 avec l’aide de la Chine. Les performances restent modestes : bande Ka jusqu’à 20 Mbps. Mais l’Algérie ne lâche rien. Le gouvernement examine actuellement un projet de constellation NGSO/LEO en deuxième lecture, avec pour objectif de « garantir la couverture universelle tout en renforçant la souveraineté nationale ».

Le pays vient d’inaugurer un Centre de communications spatiales à 7,5 millions de dollars et prépare activement Alcomsat-2. Le plan de connectivité rurale est ambitieux : 1 400 zones rurales en phase 1, puis 4 500 zones supplémentaires d’ici 2027, via Alcomsat-1 et la fibre optique.

Une approche qui tranche avec le reste du continent. Pendant que l’Algérie développe sa propre infrastructure, Airtel Africa vient de signer un partenariat avec SpaceX pour déployer la technologie Direct to Cell dans 14 pays africains en 2026. Deux visions qui s’opposent : intégration dans l’écosystème SpaceX contre autonomie technologique.

Reste à voir si les trois pays parviendront à concilier leurs ambitions souveraines avec les attentes de leurs populations en matière de connectivité. Entre blocages réglementaires et enjeux géopolitiques, le Maghreb pourrait bien rester encore longtemps l’angle mort de la constellation d’Elon Musk. Sauf changement de cap majeur de part et d’autre, bien sûr.

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